Derniers regards.
Nous ne sommes déjà plus qu'à deux semaines de l'arrivée du printemps sur le désert, et je m'en suis tenu à mes résolutions de l'année: ne plus effectuer d'intrusion dans la vie des grands ducs.
Leur aire se situe, tout de même au coeur d'une zone de dunes que j'affectionne tout particulièrement.
Aujourd'hui, la promenade n'a d'autre but que de photographier le désert. Tiens, d'ailleurs, tout comme le jour de ma première rencontre avec Sheikha, l'an dernier.
Comme par hasard, mes errances parmi les dunes, me conduisent fortuitement au pied de la butte qui abrite l'air des rapaces.
Pas un bruit ne vient troubler la nature. Je ne distingue aucun mouvement, du côté de l'aire, mais je sais que je suis observé.
Je m'assieds tranquillement dans le sable, et pointe mes jumelles dans la direction de l'aire.
Avec une joie de gamin, je découvre alors, dans les oculaires, surmontée par ses deux aigrettes et tâchée de blanc et d'orange, la face caractéristique de Sheikh, tassé au fond de l'aire, qui m'observe sereinement, les yeux mis clos.
Je reste là une bonne demi-heure, fasciné par ce spectacle, totalement rempli de ce nouvel échange discret et soutenu avec l'oiseau.
C'est la dernière image que je garderai de ma rencontre avec Sheikh et Shikha.
La boucle est bouclée.
Fin janvier: par la clémence de ses températures, et la splendeur de ses paysages, le désert exerce à plein son attirance sur le promeneur solitaire.
Voici venu le temps de tenir la promesse que je me suis faite, en mai dernier.
Par une douce fin d'après-midi, je retrouve donc avec plaisir la piste qui conduit vers les lieux de mes rencontres avec Sheikh et Sheikah.
En m'approchant nonchalemment de la butte qui abritait leur nid, je suis rapidement repris par l'atmosphère très particulière, et par l'émotion, aussi, qui ont accompagné chacune de ces rencontres.
Cette année, j'ai décidé de ne pas déranger autant les rapaces que l'an dernier: je ne chercherai pas tant le contact, qu'à comprendre ce qu'il me reste à comprendre, pour compléter mes photos et mes observations de proximité.
J'approche doucement du nid n°1: aucun bruit, aucun mouvement ne semble trahir la présence d'un animal.
J'approche encore: lorsque je suis à deux mètres, à peine, en contre-bas de l'entrée du nid, un grand duc adulte (qui ressemble à Sheikh) s'envole brutalement, mais sans cri particulier: je ne le reverrai pas.
L'émotion suscitée par cette nouvelle rencontre est toujours aussi forte que la première fois: l'oiseau est superbe, et le rencontrer dans son domaine est un véritable privilège.
Mon regard débouche enfin sur le fond du nid, et y découvre la présence de trois oeufs, déposés au milieu de l'aire, nettoyée et creusée, aménagée comme le serait un petit cratère.
En quelques secondes, j'ai donc bien trouvé ce que je cherchais: l'aire de l'an dernier, a donc, à nouveau, été choisie par Sheikh et Sheikha (plus que probablement, sans que je puisse en acquérir la preuve formelle), ou par leurs descendants, pour protéger leur couvée de l'année.
La boucle est donc bouclée.
Le soleil descend rapidement sur l'horizon, mais je ne suis pas pressé.
Il fait très doux.
Et je savoure, solitaire et médusé, le spectacle magnifique de ces trois oeufs de grand duc du désert, déposés à même le sol de l'environnement hostile qui est désormais le leur, témoignages à la fois fragiles et solides de la présence dans la durée de ce magnifique rapace sur son territoire traditionnel.
Promesse.
Ma dernière visite à Sheikh, Sheikha et leur portée remonte à plus d'un mois: Djamel et Djamila ont plus que certainement pris leur envol, et suivi leurs parents vers de nouveaux territoires de chasse.
Bien qu'il fasse désormais très chaud, et que le mercure dépasse régulièrement la barre des 45°, je décide de faire un dernier tour du côté de leurs aires.
Avec précaution, je m'approche du nid n°1, en remontant la pente raide de sable et de débris de grès, désormais familière: comme je l'avais imaginé, le nid est vide, depuis longtemps, car le sable ne porte plus aucune trace de pattes des oiseaux. Le vent a nettoyé l'aire, qui paraît désormais tout-à-fait vide et abandonnée.
Le sol-même et les proches abords du nid, sont, en revanche, jonchés de minuscules ossements, sur plusieurs mètres, en contre-bas.
La grande densité de tous ces débris est étonnante: je ne les avais pas remarqués, au moment de mes rencontres avec les rapaces. Il faut dire qu'au cours de ces rencontres, mon attention avait été absorbée en quasi-totalité par la contemplation des oiseaux, par l'observation attentive de leurs réactions, et par la prise des photos.
Aujourd'hui, j'ai un peu plus de temps devant moi. ...Enfin à peine, car je sais bien que le souffle d'air brûlant qui balaye lentement mais inexorablement le désert, ne me permettra pas de rester bien longtemps.
Au milieu des ces myriades d'ossements, j'identifie quelques restes desséchés de pelotes de réjection, d'où émergent encore des fractions de squelettes, et des mâchoires quasiment intactes, de petits rongeurs: gerbilles, j'imagine.
Je retourne vers la voiture, encore distante de plusieurs centaines de mètres: c'est long, quelques centaines de mètres, par une telle température!
J'en profite pour faire halte aux nids n°2 et 3: j'y trouve les mêmes cônes de débris osseux, véritables nécropoles de petits animaux du désert.
Cette dernière observation de la saison me conduit à penser que ce n'est certainement pas la première fois que des grands ducs du désert viennent abriter leur couvée dans un lieu si giboyeux, et si bien protégé.
C'est donc promis: je reviendrai, l'an prochain, pour vérifier si Sheikh et Sheikha, ou leurs descendants, sont encore là, et en mesure de donner la vie à une nouvelle couvée.
Prise de congé...
Je décide qu'aujourd'hui sera ma dernière visite aux grands-ducs avant longtemps.
Cette dernière entrevue se fera en fin d'après-midi.
Je suis surtout curieux de savoir comment les petits auront passé leur première nuit dans le nid n°2.
Un premier examen du nid n°1 me confirme qu'il est désormais désaffecté: la famille n'y a pas dormi.
Je retrouve Djamel tout près du buisson sous lequel Djamila se trouvait, hier matin.
Il semble comme absorbé par la contemplation de son nouveau royaume.
A moins qu'il ne soit déjà aux aguets.
Car je suis sûr que ses jeunes sens affûtés y ont déjà détecté des signaux totalement inaudibles, et invisibles pour moi.
Je passe le saluer: il a les ailes légèrement décollées du corps, ainsi qu'il l'a vu faire par Sheikh, lorsqu'il veut se faire menaçant.
Indéniablement, il gagne rapidement en assurance. D'ailleurs, a-t'il vraiment le choix?
Il me regarde placidement m'éloigner de lui, alors que Sheikh vient de se signaler à moi, en voletant sur une banquette de grès située dix mètres sous le nid n°2.
Je fais un rapide passage par le nid n°2, où je trouve trois pelotes de réjection. Il y avait donc de la gerbille au premier menu du nid n°2.
Et pas seulement, car, en remontant la crête de sable blond qui conduit au nid n°1, je trouve ce reste d'aile de passereau du désert (une alouette?), dont l'os a été minutieusement nettoyé au bec.
Une nouvelle fois, la vie a nourri la vie...
Sheikh m'a suivi jusque là, et recommence sa danse d'intimidation à lui, descendant bizarrement et imprudemment à pied dans ma direction, depuis la crête d'une dune, distante d'une vingtaine de mètres: je me demande comment il ferait pour décoller, s'il me prenait l'envie de l'attaquer?
Avant de rentrer, je passe saluer une dernière fois Djamel, que Djamila a rejoint, autour du buisson qu'ils semblent désormais avoir adopté, tous les deux, comme poste d'observation stratégique.
Tous deux sont paisibles, en attendant les agapes de la nuit.
Djamel a repris la pose de Sheikh.
Djamila, la réservée, attend, elle aussi, l'heure de la chasse, où il lui faudra à tout prix sortir de sa réserve, pour survivre.
Et pour cet au revoir avant longtemps, Sheikh me montre que c'est lui qui règne sur ce territoire que je suis trop souvent venu troubler par ma présence incongrue.
Tout près du cairn qui m'avait attiré ici, raide sur ses pattes, les ailes à demi déployées, Sheikh veille sur son territoire, en attendant que je veuille bien le libérer définitivement.
Je le soupçonne d'être déjà en chasse: il est sur le point le plus haut, déjà prêt à décoller, pour aller chercher la becquettance des jeunes qui ont faim.
Il faut avouer que, tout comme notre première rencontre, cet au revoir ne manque pas d'allure...
Il nous fallait bien ça, je pense, pour conclure une telle séquence.
Première sortie, et premier vol.
D'après le contenu de mes lectures sur le grand-duc du désert, les petits ne devraient plus être très loin de leur première grande sortie.
Afin d'en avoir le coeur net, je décide donc de leur rendre visite, de plein jour, et sans précaution d'approche particulière.
A ma grande surprise, alors que je suis encore très loin de l'aire, je suis accueilli par les "hou!" de Sheikh, sur ma gauche: il est calmement posé sur une butte rocheuse, en grès, un peu plus basse que celle de l'aire où sont nés les petits.
Il me regarde placidement, après être sorti de l'enfractuosité d'où il émettait ses premiers appels.
Sans vraiment comprendre son comportement (auquel je semble d'ailleurs, et pour une fois, étranger), je feins de l'ignorer, pour me diriger directement sous la face nord de l'aire.
J'y trouve de nombreuses traces récentes de "pas". Les grands-ducs, adultes ou jeunes, je ne saurais le dire, semblent avoir dansé une bonne partie de la nuit...
J'en profite pour faire quelques photos de détail de la trace des serres dans le sable: à titre indicatif, le diamètre de la bonnette est de 60mm!
Je constate que les traces de serres dans le sable, tournent, et retournent autour de traces d'insectes (type scarabées) qui finissent par s'interrompre brutalement: ce sont clairement des traces de chasse!
Les petits ont donc été conviés, au cours de la nuit, à conduire leur première chasse aux insectes, dans les environs immédiats du nid.
J'arrive à point: c'est le grand jour de la sortie. Peut-être vais-je voir des vols?
Je rejoins l'aire: vide!
En levant les yeux, je distingue, au milieu des rochers de grès, et à quelques mètres de moi: Djamila, qui trébuche, plus qu'elle ne marche, dans la direction des "hou!" réguliers poussés par son père.
Il est près de onze heures du matin, et les petits viennent à peine de quitter le nid, en plein jour.
Djamila m'aperçoit, mais continue, imperturbable, son petit bonhomme de chemin parmi les caillasses.
Ses haltes sont nombreuses: visiblement, elle prend tout son temps pour découvrir ce nouvel environnement qu'elle ne pouvait voir, jusqu'à présent, que de loin, et du fond de l'aire.
De loin, Sheikh continue à guider de la voix. Son message aux petits est clair: ils doivent rallier un second nid, plus spacieux, quoique moins élevé, et donc plus exposé aux prédateurs carnassiers.
Djamila aborde alors une étendue de sable en forte pente, à mi-chemin entre les deux nids.
Je l'y rejoins, pour immortaliser ce moment inoubliable.
L'instinct de l'oiseau prend les commandes, et en deux pas, elle étend ses ailes pour un premier vol d'un petit mètre!
La photo est bonne: on la garde!
Il fait déjà plus de 40°C, au niveau du sable, et Djamila halète, le bec ouvert.
Sagement, elle regagne l'ombrage dispensé par les buissons épineux où j'avais rencontré initialement Sheikha.
Au loin, j'aperçois Djamel, qui n'est plus qu'à une dizaine de mètres du second nid.
Je retourne en arrière pour observer Djamila, qui a trouvé refuge dans les basses branches du buisson.
Tout en régulant sa température, le jeune oiseau continue à scruter les alentours, à travers les branches, et à apprendre par coeur ce paysage où il va lui falloir continuer à grandir, et où désormais, il va devoir apprendre à assurer progressivement sa subsistance en pleine autonomie.
Voyant que je me suis approché un peu trop près de Djamila pour la photographier, Sheikh finit par sortir du second nid, pour venir patrouiller sur une crête de dune, derrière moi, comme d'habitude à une vingtaine de mètres.
Puis, il fait un tour en l'air, et va se percher sur la barrière à bestiaux.
Djamila l'a parfaitement suivi du regard, à travers les branches, et semble écouter avec attention, ses "hou!" répétés.
Je continue à mitrailler dans la direction de Djamila, qui n'est pas avare de sourires à l'objectif...
Enfin, Djamila me signifie à sa façon, d'un claquement de bec, que la séance photos est terminée.
Je chaparde encore quelques gros plans, puis je m'éloigne.
[sur ce gros plan, on commence à distinguer les plumes qui formeront les deux aigrettes au-dessus des yeux de l'oiseau.]
Pendant ce temps-là, Djamel a fini par rejoindre le second nid. Toujours à pied!
Je l'y rejoins.
Le jeune oiseau s'est confortablement installé, et, dans la fraicheur relative de l'abri, il a complètement récupéré de ses efforts au soleil, contrairement à sa soeur qui continue à haleter, dans l'air chaud, sous les branches de son buisson.
Djamel me fait, à son tour, comprendre que la séance de photo tire à sa fin, par un claquement de son bec.
J'en ai encore beaucoup appris, aujourd'hui: un grand-duc sort de son nid maternel ...en marchant!
Heureusement, le renard des sables n'est pas au courant...
Un clin d'oeil amical, pas forcément désintéressé...
Le grand-duc ne cligne pas des deux yeux en même temps.
Ce qui lui donne un air inquiétant, voire paradoxalement familier, doit bien trouver son utilité dans les moments les plus critiques de la chasse: la proie n'est ainsi jamais perdue de vue...
Peut-être y a t'il d'autres explications rationnelles?
Une forteresse inexpugnable.
Aujourd'hui, j'ai décidé de revenir le matin, afin de revoir les oiseaux et leur territoire en pleine lumière.
Le vent souffle dans le sens contraire, par rapport aux rencontres précédentes: malgré mes précautions, Sheikh identifie mon odeur à distance, et s'envole de l'aire avant même que je me sois montré.
Probablement parce que Sheikha n'est pas au nid, pour faire front avec lui comme la dernière fois, il est nettement moins provoquant qu'il y a un mois, et pratique la fuite en deux temps: il commence par se poser sur la barrière à bestiaux, ponctuant son désaccord de "hou!" véhéments, puis s'éloigne vers le buisson vert d'où le couple m'avait déjà longuement épié.
Djamel et Djamila me regardent tous les deux dans les yeux. Djamila possède désormais autant d'assurance que son frère.
Les deux oiseaux ont encore pris du poids. Et leur plumage demeure recouvert d'un fin duvet, qui leur donne un air légèrement pelucheux.
Les becs et les serres sont en plein développement, et la vision de près de ces armes de chasse et de survie est tout-à-fait saisissante.
Rassasié de photos portraits des deux poussins, je décide de profiter de la lumière du jour, pour photographier l'aire et sa face nord, la mieux protégée des prédateurs.
Les deux petits, immobiles, continuent à me suivre à distance du regard. Je continue à les observer de loin, aux jumelles.
Ils sont très difficiles à déceler d'en bas, pour qui ne sait pas qu'il s'agit d'une aire de rapaces.
Je repasse par le sommet de la butte, avant de rentrer vers la voiture: j'y trouve la trace des pas furieux de Sheikh, dans le sable. Comme à son habitude, il m'a suivi, mais, probablement fatigué par la longue nuit de chasse, il a préféré marcher dans le sable, plutôt que de voler dans un air peu venté, et déjà chaud, donc peu porteur.
Le grand-duc me paraît, une nouvelle fois, vraiment économe de ses moyens...
Place aux jeunes.
Cela fait un mois aujourd'hui, que j'ai découvert l'aire et ses jeunes occupants, et trois semaines se sont écoulées, depuis ma fascinante rencontre avec Sheikh et Sheikha.
Je reviens aujourd'hui, dans le but de revoir la portée, inquiet de savoir, surtout, si deux, au moins, des poussins, ont survécu à ces trois premières semaines critiques, et si les parents ont réussi à subvenir, non seulement à leurs besoins alimentaires, mais également à leur protection à l'égard des autres prédateurs.
A l'approche du nid, je n'aperçois ni Sheikh, ni Sheikha.
Comme la dernière fois, je veille à m'approcher sous le vent, et à aborder la zone de l'aire en me présentant très légèrement sous le balcon.
Je suis accueilli par un spectacle qui dépasse tout ce que j'avais pu imaginer: deux superbes poussins, paisiblement allongés dans l'aire, me regardent de leurs grands yeux éffarés: ma stratégie d'approche était la bonne, car je les ai plus intrigués que paniqués.
On se dévisage de part et d'autre.
L'un des deux poussins semble plus curieux que l'autre. L'autre semble plus doux, et plus réservé.
Il y a une chance sur deux qu'il y ait à la fois un mâle et une femelle dans la portée.
Ils sont beaux: je décide de les appeler Djamel ("Beau") et Djamila ("Belle").
Le poussin curieux, avec une petite tache blanche, sur le haut de la naissance du bec, sera Djamel.
Le poussin doux et réservé, avec le front au plumage tigré, sera Djamila.
Sans marquer la moindre inquiétude, Djamel ne me quitte pas des yeux.
Je suis fasciné par ce regard, que j'ai tout le loisir d'observer, et d'accaparer.
Je ne compte plus le nombre de photos que je prends: sans flash, avec flash, ...
J'évite de m'approcher à plus d'un mètre cinquante, afin de ne pas laisser mon odeur entrer dans l'aire, et afin de ne pas soumettre les deux petits à mon ombre, qui pourrait les effrayer.
De manière amusante, alors que Djamel me tient tête résolument, sans me lacher un instant de son regard inquisiteur, Djamila se détourne lentement vers le fond du nid, pour ne plus m'opposer que le plumage magnifique de son dos, comme si elle comptait avant tout sur son immobilité et sur sa belle tenue camouflée pour échapper au prédateur venu razzier le nid que je pourrais tout aussi bien être.
Devant le nid, sur le rebord de l'aire, se trouve le petit cadavre de l'un des deux autres poussins de la portée initiale. Sa mort ne semble pas remonter à plus de quelques jours, et contrairement à ce que j'aurais pu penser, les poussins survivants ne l'ont pas dévoré.
Le nid est très propre: pas, ou peu de fientes. Aucune pelote de réjection.
Lorsqu'ils ne s'occupent pas des commissions (...et de la chasse!), les parents s'occupent apparemment du ménage et de la propreté.
Cette rencontre avec la jeune génération, qui se prépare rapidement à quitter le nid, vient admirablement compléter mes deux précédentes observations.
En retournant vers la voiture, dans la pénombre qui baigne désormais le désert, je savoure pleinement ma chance.
Comment ne pas avoir envie de partager de tels instant inoubliables?
Sheikh et Sheikha: une équipe soudée et organisée.
Tout au long de la semaine, j'ai repensé à cette rencontre hors du commun.
J'ai veillé à identifier l'oiseau: aucun doute n'est possible. Il s'agit d'un grand-duc du désert ("Pharao's eagle owl", pour les Britanniques, et "bubo ascalaphus", pour les érudits).
A la fin du jour, je suis de retour sur le petit piton de grès. Connaissant désormais les lieux, je veille à conduire mon approche avec une extrème discrétion, en marchant sur le sable de préférence, et sous le vent de la petite butte.
Alors que je suis sur le point d'atteindre le nid, l'envol d'un grand-duc à deux pas de moi, me fait sursauter: l'adulte devait se tenir tout près des petits, sur le balcon de l'aire. Il plane quelques secondes avant de se poser sur la barrière à bestiaux, distante de 30 mètres, environ, en m'invectivant de ses "hou!" répétés.
Il ne tarde pas à se réfugier derrière un buisson vert, de l'autre côté de la barrière, à 50 mètres de moi, environ.
Remis de mon émotion, je continue à m'avancer très lentement dans la direction du nid, que je devine, plus que je le vois vraiment.
Soudain, un deuxième oiseau, plus sombre que le premier, et qui me paraît un peu plus grand, s'envole à son tour, franchit la barrière à bestiaux, et se pose immédiatement de l'autre côté, d'où il me jette des regards furieux.
Je repense à ce que j'ai lu à propos du grand-duc du désert: le premier oiseau, le plus petit, à s'être envolé est très vraisemblablement le mâle, nourrissier. Le second, qui est resté jusqu'au dernier moment auprès des petits, est la femelle.
Puisqu'il s'agit, après tout, d'un duc, et d'une duchesse en majesté, je décide de les surnommer Sheikh ("Seigneur") et Sheikha.
C'est donc bien Sheikha que j'ai rencontrée la première, la semaine dernière, alors que Sheikh était vraisemblablement déjà parti pour la chasse.
Inquiète de me voir m'approcher du nid et de sa couvée, Sheikha me gratifie alors d'une danse étonnante: tout en vociférant ainsi qu'elle l'a déjà fait la semaine dernière, elle gonfle ses deux ailes, et s'accroupit sur le sol, en rentrant la tête dans les épaules. De ses serres puissantes, elle laboure nerveusement le sable, un peu à la manière d'un taureau, en se dandinant d'une patte sur l'autre.
Le message est clair: aujourd'hui, on n'approche pas du nid!
Pour montrer que j'ai bien compris le message, je me détourne du nid, et je marche nonchalemment vers l'oiseau.
Ainsi qu'elle l'a déjà fait à plusieurs reprises, la semaine dernière, Sheikha se décide à s'envoler lorsque je ne suis plus qu'à une vingtaine de mètres d'elle, et s'en va rejoindre son compagnon, derrière son buisson de verdure.
A l'endroit que Sheikha vient de quitter, je trouve un superbe dessin, formé par la trace harmonieuse que les rémiges de l'oiseau ont gravée en rond, dans le sable fin.
Au centre, comme pour signer l'ultimatum: les deux rails profonds, creusés par les puissantes serres.
Quelle éloquente démonstration!
Chacun de mes faits et gestes, à cet instant précis, est épié avec beaucoup d'attention, par deux paires d'yeux fauves, distantes d'une trentaine de mètres: tout en maîtrisant leur inquiétude, Sheikh et Sheikha m'observent très sérieusement, assis côte à côte parmi les verts branchages du buisson qu'ils ont choisi comme refuge.
Je décide de remonter vers le nid, dans l'espoir de revoir les deux petits, huit jours après ma première visite.
Sheikh décide, alors, qu'il y a lieu d'agir: alors que je ne suis plus qu'à cinq mètres du nid, il franchit à nouveau la barrière à bestiaux, et vient se poser sur le bord d'une petite dune de sable clair, une vingtaine de mètres derrière moi.
Dans le soleil couchant, l'oiseau est magnifique. Les plumes sont légèrement hérissées, et il impose bravement sa présence à l'intrus que je suis, et qui pèse pourtant cinquante fois plus que lui...
J'en profite pour prendre une douzaine de clichés, puis je fais mine de l'ignorer, pour me rapprocher encore du nid.
L'oiseau décolle à nouveau, pour venir se poser à une quinzaine de mètres de moi, près d'un nouveau petit buisson, avec lequel son plumage tend à se confondre.
Je décide alors de ne pas aller plus loin, afin de ne pas risquer l'attaque, puis la confrontation.
Sheikh a très intelligemment défendu son territoire, non par la violence, mais par la dissuasion progressive, en signalant clairement et courageusement à son visiteur importun, qu'il se rapprochait de la limite à ne pas dépasser.
Très lentement, à nouveau, j'affecte de marcher dans la direction de l'oiseau, pour me rapprocher de lui.
Sheikh m'observe silencieusement, jusqu'au moment où je me trouve à une vingtaine de mètres. Et notre jeu favori recommence: à chaque fois qu'il s'éloigne de moi, je marche calmement droit dans sa direction, jusqu'à ce qu'il redécolle, et ainsi de suite...
Comme le soleil décroît désormais rapidement sur l'horizon, je décide de tenter d'utiliser notre petit jeu, à des fins de mise en scène.
En deux ou trois manoeuvres successives, je parviens ainsi à aligner le soleil, Sheikh, mon objectif, et le nid: il n'y a plus quà déclencher une bonne douzaine de fois, plein cadre, pour saisir la silhouette particulièrement esthétique de Sheikh, en contre-jour sur les dunes.
La nuit est déjà tombée, lorsque j'atteins la voiture, encore tout ému par cette rencontre appuyée avec le couple de grands-ducs.
Ils m'ont paru très organisés, Sheikha veillant à la garde rapprochée des petits, et Sheikh assurant avec beaucoup d'intelligence, et une grande économie de moyens, la défense de son territoire.
Je sais déjà, en reprenant la piste de sable, que je reviendrai pour en savoir plus.
























































































